Speed solo en face nord des Jorasses par Julien Irilli

Après la face nord du Cervin le 4 septembre, Julien Irilli a réédité ce dimanche 14 septembre un autre exploit à la face nord des Grandes Jorasses : un speed solo dans la Colton-MacIntyre en 3H35, avec approche en parapente (depuis l’Aiguille du Midi), et décollage du sommet des Grandes Jorasses !

Voici son récit, en texte, photos et vidéos, mais tout d’abord quelques chiffres :

  • 8H45 : Chamonix
  • 9H30 : décollage Aiguille du Midi
  • 10H00 : posé sous le refuge de Leschaux
  • 11h30 : rimaye de la Colton / MacIntyre
  • 15H05 : sommet des Grandes Jorasses (Pointe Walker) en 3h35
  • 15h30 : décollage de la Pointe Walker
  • 16H00 : posé à Chamonix
  • 16H15 : gaufre, miam !

« Dimanche 14 septembre, 15h. Je suis assis dans la neige au sommet des Grandes Jorasses, en pleurs. J’ai du mal à réaliser ce que je viens de vivre. J’avais rêvé de ça depuis longtemps, et là, c’est fait. Donc je pleure, de joie. Il y a quelques secondes à peine, je quittais l’austérité verticale d’une face Nord mythique pour baigner dans la douceur solaire de ce petit champ de neige suspendu au milieu des nuages. Je n’y crois pas !

Au sommet de la Pointe Walker, juste avant le déco en parapente.
Au sommet de la Pointe Walker, juste avant le déco en parapente.

Depuis mon retour du Cervin, j’attendais cette fenêtre de vent qui permettrait de réaliser ce rêve. Les 10km/h de vent de face qui caresse mon visage me confirment que j’ai bien fait de patienter. En montagne, on apprend la patience, c’est indéniable !

Petit retour en arrière. Chamonix, 8h30. Je prends sur moi pour faire une énième fois la queue devant les caisses de l’Aiguille du Midi. La libération est proche, je le sais en clippant mon deuxième crampon sur la passerelle. « Ju, reste calme, souviens-toi, pas après pas, secondes après secondes, sois présent à chaque instant, concentré, vigilant ». Voila ce qui me trotte dans la tête, merci. Il n’est pas toujours aisé de résister à sa fougue naturelle.

Pour ce qui va suivre, c’est simplement vital. Je suis conscient du nombre de paramètres nécessaires à une telle réalisation. Tous les évènements peuvent s’ enchaîner dans une parfaite chronologie, à condition de les prendre les uns après les autres, sans précipitation, ni projection. La clé réside dans l’instant, je n’invente rien en disant cela, mais c’est une règle que je vérifie dans ma pratique. Secondes après secondes.

Les 15 km/h de vent du nord au décollage de l Aiguille du Midi ne font pas mon affaire pour basculer du côté Mer de glace. Je croise mon ami Lionel Pouzadoux, avec son client, qui s apprête a faire ce fantastique vol. Je démêle tant bien que mal mon aile simple surface, la XXlite d’Ozone, petit jouet d’un kilo, taillée pour ce genre de périple. Elle se laisse enfin dompter et je quitte le sol pour longer l’arête Midi-Plan. Je me jette dans le dernier col qui donne accès au versant sud en levant les pieds. Oups.

Un long plané contemplatif m’amène plein centre du glacier de Leschaux, sous son refuge. 10h, l’heure du face à face. Elle est là, sublime, dressée pour le bonheur des yeux de ceux qui savent voir. Je réalise que je suis encore loin de ses flancs. Je compacte mon aile, mange une barre et commence à avancer prudemment vers elle. Je la regarde dans les yeux une fois, deux fois, puis mon regard se détourne. Ma pensée revient dans l’ instant, souviens-toi, pas après pas.

La voile est posée sur le glacier de Leschaux. La belle paroi est là, juste là...
La voile est posée sur le glacier de Leschaux. La belle paroi est là, juste là…

La glace cède place à la neige, une trace autoroute me conduit aisément à la rimaye. Une rencontre en chemin avec le photographe Pascal Tournaire me confirme que la voie est libre, je n’aurai pas de cordée au-dessus de ma tête. Je suis soulagé car je n’aurai rien tenté avec des grimpeurs engagés dans la voie, du fait du risque de chutes de pierres ou de glace. L’heure tardive pour entamer une telle ascension est compensée par la rapidité du solo intégral. Je m offre le luxe d être seul dans la face ! Il est 11h30 quand je franchis la dernière des 3 rimayes. Immeuble de 10 étages, je devrais plutôt dire…Impressionnant !

Ça y est, je suis dans l’ambiance, le ton est donné. 400m de pentes de neige pour la chauffe, goulotte raide, re-pente de neige, photos, vidéos, sandwich, je suis au pied de la longueur-clé. Concentration à son comble dans la sortie de ce mur raide, léger dévers en neige inconsistante…Je dose la répartition du poids sur les 4 appuis. C est le pas de danse du grimpeur glaciériste. Plutôt différent d’une danse « classique » mais tout aussi subtile!

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Le mixte de la Colton-McIntyre…

La corniche sommitale se rapproche, les dernières goulottes fines sont en vue. Le peu de glace collée dans ces dièdres ouverts m’oblige à grimper sur des œufs. J’hésite plusieurs fois quant au cheminement mais la photo et le tracé de Rémi Thivel (merci Rémi !) me permet de rejoindre sereinement les pentes de sortie de l’éperon Walker.

Je me sens de plus en plus léger, libéré. Comment est-ce possible ? On peut donc réaliser un rêve? C’est en quittant le sol à nouveau et en survolant la voie où je m’ébattais il y a quelques minutes seulement que je réalise que, oui, parfois on vit ses rêves. Quelques nuages plus tard, Chamonix me tend les bras. Je ne vois pas d’objection à revenir sur Terre. Tiens, il est 16h, une gaufre à la chantilly? »

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Soleil, sourire, la vie est belle !

Vous trouverez sur la page de notre partenaire CampToCamp la liste des principaux itinéraires qui jonchent cette célèbrissime face nord des Grandes Jorasses.

Vous vous invitons à découvrir ici le site de Julien.
Ainsi que sa page Facebook.

Julien Irilli est devenu l’un de nos ambassadeurs Montania. Prochainement, vous découvrirez une interview complète de Julien expliquant son éthique, son histoire, ainsi que sa liste de courses.

5 réflexions sur “Speed solo en face nord des Jorasses par Julien Irilli”

  1. Superbe! Merci pour ce partage.
    Moi qui ne grimpe pas encore, ce genre de report me fascine, me remue, m’attire et m’effraye… Tellement beau.
    Il n’a pas l’air pressé pour un « speed ». Comme quoi.

    1. Merci ! Julien est un alpiniste très calme et très réfléchi, qui sait mettre le paquet quand il le faut !
      Belles montagnes à vous, sportivement,
      Nicolas

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